Un an de dépaysement total dans la campagne taiwanaise à 17 ans
Rencontres

Quand Julie débarque dans le lycée pour filles de Yilan, elle veut découvrir, ressentir les différences , s’imprégner d’une culture nouvelle, bref, être bousculée… elle ne sera pas déçue

Julie a 17 ans quand, en 2008, au lycée Descartes d’Antony, elle est surprise par une opportunité inattendue. Le professeur de chinois est obligée de lire un communiqué du gouvernement taiwanais avec la bénédiction du ministère des affaires étrangères français. Il s’agit d’offrir, tous frais payés, un séjour d’un an à des étudiants internationaux dans un lycée taiwanais.

Quel fut le déclic ?

La Chine m’avait frappé au coeur quand, au collège, en 2004, mon professeur d’histoire avait diffusé un diaporama sur la Chine, ses traditions, ses bouleversements et son avenir, le monde m’est tombé dessus, quel est ce pays, quelle est cette langue si étrange, quelle est cette culture si différente ?”. La décision est prise immédiatement, ce sera le chinois, mon petit jardin personnel. Aussi quand quelques années plus tard, la bourse taïwanaise se présente, je monte immédiatement un dossier puis passe des entretiens, je suis l’une des trois Françaises parmi les 27 étudiants internationaux à se rendre à Taiwan.

L’arrivée fut elle un dépaysement immédiat ?

Le choc fut instantané. Nous sommes accueillies à la descente de l’avion par la direction du lycée de Yilan, nous étions tellement excitées que nous n’avions pas dormi depuis 15h, avec le décalage horaire, la barrière de la langue et la fatigue, nous étions aussi timides que déterminées à faire bonne impression. Pour nous faire honneur, ils nous emmenèrent immédiatement dans un restaurant et nous offrirent une soupe aux pâtes à déguster avec des baguettes. Nous avions beau nous être entraînées, c’était impossible… mais pour eux aussi, ils se moquaient gentiment de nous puis nous donnèrent des cuillères.

Arrivées à Yilan, à 90 minutes de la capitale, nous sommes dispachées dans des familles d’accueil. Je me retrouve chez le proviseur, une chambre m’a été réservée, un meuble en tissu acheté pour l’occasion. La rentrée, dans le Lan Yang Girls Senior High School, le 1er septembre se révéla plus impressionnante, malgré trois années de cours, nous avons réalisé que nous connaissions davantage de mots renvoyant à la littérature et la philosophie chinoise que le vocabulaire quotidien. Nous savions à peine nous présenter, ou simplement demander où étaient les toilettes, dans un accent bien incertain pour leurs oreilles, et pourtant, nous dûmes nous présenter dans l’auditorium du lycée devant 1700 filles curieuses et souriantes. Je doute qu’une seule ait compris quoique ce soit à notre présentation. Le lycée était sobre mais magnifique, très grand, composé de plusieurs bâtiments gris et rosés pastels, répartis au milieu des palmiers.

 

 

Dès la première pause, elles sont la source de toutes les curiosités, « elles firent la queue pour nous rencontrer, la majeure partie n’avaient jamais rencontré d’occidentaux, elle demandaient si c’étaient mes vrais cheveux, si je portais des lentilles de couleurs, j’ai les yeux bleus, est-ce que c’est naturel, « naturel » un des premiers mots que j’ai appris, elles étaient adorables. Nous recevions des cartes de visites accompagnées de bonbons ou de chocolat. Nous vivions un rêve, choyées et aidées partout : nous suivions deux heures de cours de chinois par jour, on nous prêtait de l’argent [la bourse était mensuelle], nous étions présentées partout avec fierté.
Je me souviens aussi du jour de Noël, il n’a pas de sens à Taiwan, il n’est pas férié. Ce jour là, nos familles nous manquaient et nous avons reçu beaucoup d’attention, de friandises et de cadeaux.

Comment les valeurs culturelles de Taiwan se manifestent-elles au lycée ?

L’amour de la nation, l’ordre, le respect et l’esprit de communauté sont primordiaux à Taïwan, l’île est soumise aux caprices climatiques et les typhons ne sont pas rares. Comme le pays est en milieu tropical, les ouvertures sans fenêtres sont nombreuses. A chaque grande tempête, le lycée était jonché de débris… et naturellement, chacun participe à la remise en état dans la joie, la bonne humeur… et les chants. Le lycée est parfaitement entretenu par ses élèves, tableau, balai, entretien, chacune, tour à tour, tient son rôle. L’esprit de corps, je l’ai retrouvée, surprise dès la première journée, après le déjeuner, souvent un bento, à 13h, les lycéennes s’assoient, pose la tête dans les mains puis s’endorment 60 à 90 minutes, comme dans la Belle au bois dormant, tout bruit disparaît. Enfin, elles se réveillent en même temps, leur métabolisme est synchronisé, impressionnant. J’en étais bien incapable, je consacrais ce temps à la France, courriels et réseaux sociaux.

L’uniforme !

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Les élèves nettoient l’établissement

Cependant, la question de la discipline dépasse celle de la solidarité, elle est profondément liée à l’honneur, la cérémonie du lever du drapeau est très symbolique nous devions toutes porter l’uniforme, chemise bleue et jupe plissée noire à l’effigie du lycée, nous étions soigneusement alignées et inspectées par des surveillants militaires. Cheveux teints, jupe relevée, élastique de couleur dans les cheveux, toute fantaisie était résolument proscrite, jusqu’à l’humiliation devant ses camarades. Le contrôle s’exerçait également en dehors du lycée, sur le chemin de l’école. En effet, porter l’uniforme de l’école, c’est porter et défendre son honneur, contrevenir aux règles envoie donc au déshonneur et à la punition. Les profs sont très respectés et valorisés, personne ne se risque, ni ne pense, à remettre en cause leur autorité. Au contraire, il existe même une fête des profs pour célébrer leur travail et leur engagement.
Le système d’examens est forgé dans le même esprit avec une systématisation des QCM, aucune rédaction ou dissertation, même en philosophie.

Et en dehors des cours ?

Les activités au lycée sont très variées, chorales, sport, théâtre, les déplacements scolaires également. J’ai découvert l’île de Taïwan, la capitale Taipei, qui mélange orient et occident, l’île de la tortue, des musées, les sources d’eau chaude, le lac du soleil et de la lune. Tout est fait pour nous ouvrir au monde. Au delà, nous sommes partis en voyage scolaire au Japon pendant une semaine, essentiellement autour de Nagoya. Nous avons visité des villages traditionnels, admiré les fameux paysages d’automne, découvert des jardins japonais mais également des cours sur la cérémonie du thé, les origamis, la calligraphie, le kung fu, la cuisine, le port des vêtements, ainsi selon la façon dont un nœud est fait, il indique si tu es mariée ou non. Ces cultures s’influencent, j’ai retrouvé cet esprit collectif également enraciné là bas.

Comment vivais-tu tes moments hors lycée ?

Nous étions entre amies ou avec la famille. Je sortais souvent. La campagne est certainement plus authentique que la capitale Taipei, grande et belle ville soumise aux influences occidentales. J’ai découvert le marché de nuit à Luodong, à quelques kilomètres de Yilan, partout des stands de nourriture cuisinée, des plats à emporter, on mange, on achète des bijoux, des vêtements, des jus de fruits immenses, les fruits sont tous savoureux et juteux, même des jus de cactus. L’ambiance est conviviale et naturelle, avec beaucoup de lumières, de gens, de bruits, de musique, d’odeurs. Je me souviens de la fête des lanternes en février, l’événement annuel avant justement lieu dans ma ville, c’était l’année du boeuf, il y avait des feux d’artifice, des sculptures… La campagne taïwanaise, c’était aussi, pour moi, des heures de vélo au milieu des rizières.

 

… et les relations entre les garçons et les filles ?

Les lycées ne sont pas mixtes, les vies dans et en dehors du temps scolaire sont très contrastées. La séparation des sexes et la vie très réglementée à l’école, provoque un besoin exacerbé de liberté en dehors. Les garçons déposent leurs petites amies en scooter à l’écart du lycée à l’abri des regards des surveillants, surtout, la mode vestimentaire est très tape à l’œil et assumée comme un besoin virulent d’exister par soi-même, depuis les jupes enroulées à la japonaise jusqu’à l’usage de couleurs très vives. Cette séparation des sexes se ressent aussi en dehors du temps scolaire : je n’ai jamais été accostée dans la rue par des hommes si ce n’est par des étrangers du Rotary Club. En revanche la proximité des filles laissent transpirer quelques histoires d’amour entre elles.

Comment se présente la vie politique ?

Il n’était pas possible pour moi de saisir toutes les subtilités politiques de l’île, mais j’en ai observé quelques manifestations dans la vie quotidienne. Yilan fait partie d’une région traditionnellement indépendantiste (coalition pan-verte), c’est à dire indépendante de la Chine, mais également, pour les plus anciens, du Japon, contrairement à la coalition pan-bleue, favorable à une identité chinoise. Taïwan a appartenu au Japon jusqu’en 1945, le souvenir reste fort pour les anciens qui étaient obligés d’apprendre le japonais à l’école, les traces japonaises sur l’île restent d’ailleurs très visibles. Les jeunes générations, au contraire, peuvent s’accaparer une partie de la culture nippone, comme la nourriture ou les mangas mais se moquer du made in China. Taïwan est un vrai mélange entre plusieurs orients et occidents, une culture propre faite de nombreuses influences.

Comment se passe le départ ?

Le dernier jour fut un déchirement. Nous dûmes faire un discours de fin, comme nous en avions fait un le premier jour, le boucle était bouclée, cela reste l’un des jours les plus tristes de ma vie. Cependant, je garde des liens pour toujours. Je suis restée en contact avec de nombreuses filles, je les ai converties à Facebook, çe qui facilite les choses, on s’entraide. L’une d’elle est venue, avec une amie, chez moi en 2013. Une autre a appris le français alors qu’il n’est pas enseigné dans le lycée de Yilan. Une autre étudie actuellement le français à Strasbourg sur mes recommandations.

Comptes tu y retourner ?

Depuis mon retour en France, j’ai suivi plusieurs cursus complémentaires où le chinois tient toujours une place prépondérante. J’ai passé une année à Pékin à étudier le mandarin des affaires. J’y ai vécu dans un quartier populaire où les occidentaux sont rares. Je viens d’achever un master 2 à l’Inalco à Paris, en Hautes Études Internationales (HEI). Je suis également impliquée dans l’association Chinalco et avec Clara, l’une des deux jeunes filles à m’avoir accompagnée à Taïwan, nous avons fondé My Little Taiwan.
Quant au projet professionnel, s’il n’est pas encore complètement déterminé, l’orient y tiendra sa place, il est difficile de s’installer en Chine ou à Taïwan, nous serons toujours perçus comme des étrangers. Mais il est tout aussi certain que j’y vivrai à plusieurs reprises, je souhaite développer les échanges entre orient et occident, ouvrir des opportunités entre les universités, avec les entreprises, et faciliter aux générations futures l’apprentissage de la langue et la civilisation chinoise.

 

Un parcours très riche

1991 naissance à Paris
2004 révélation pour la culture chinoise
2005 premier cours de chinois
2008-2009 séjour à Yilan à Taiwan
2009-2011 Prépa ENS Cachan en droit
2011-2012 Diplôme universitaire d’Etudes chinoises à Strasbourg et Licence d’AES à Paris 1
2012-2013 Séjour à Pékin à l’Université de commerce international et d’économie de Pékin et validation du HSK5
2013-2014 Licence 3 HEI à l’Inalco et M1 AES à Paris 1

 

 

J’ai réalisé cet interview en 2014 lorsque j’étais directeur de la communication de l’Inalco
pour un site Internet aujourd’hui disparu

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